Dans une ruelle paisible du 15ème arrondissement à Paris vit une femme chanteuse d’un âge respectable qui, en une heure, vous donne une leçon de bonheur et de sérénité.
Bouquet d’histoires
Elle s’appelle Jenny Alpha, reçoit avec élégance, sourire, ti punch, schrub et biscuits. Elle aura 99 ans en avril cette année. Ça vous fait une sacrée accumulation de souvenirs, une vie aussi longue ! Alors, lorsqu’elle se souvient d’hier et d’avant-hier, nécessairement des choses sont "mises de côté", les dates se mélangent un peu. Ce qui ne l’empêche pas de se remémorer une foule d’anecdotes, de rencontres, de grandes amitiés (avec Senghor, Césaire, le poète guyanais Léon Gontran-Damas…) d’émotions. "J’ai toujours été très bavarde. Un jour, j’avais peut-être six ans, on m’avait donné à apprendre un poème qui parlait d’une gamine surnommée «le moulin à paroles». Je le récitais avec ferveur sans me rendre compte qu’il parlait de moi ce poème et que tout le monde riait en m’écoutant". Bavarde mais pourtant timide auparavant, assure Jenny Alpha. "C’est cette timidité qui m’a peut-être amenée vers le théâtre. Celui-ci a sans doute agi comme une thérapie. Sur une scène, j'avais la sensation que j'étais chez moi, car je ne voyais pas le public, juste un trou noir devant moi. Je me sentais seule et libre. La scène, pour moi, c'était le lieu où je pouvais m'exprimer".
A l’école de la scène : théâtre et chansons.
Jenny Alpha a sorti il y a quelques mois La Sérénade du muguet, son premier disque depuis un bon demi-siècle, un album délicieux, enregistré avec la complicité avisée du pianiste de jazz David Fackeure. Elle n’en parle pas. Ou si peu. Elle a fait ses premiers disques 78t ours en 1939, avec notamment Al Lirvat, grand musicien et compositeur guadeloupéen décédé à Paris en 2007. Elle a dirigé un orchestre de variété, les Pirates du rythme, qui a écumé casinos, brasseries et grands hôtels, a chanté à la Canne à Sucre, célèbre cabaret parisien. Elle ne dit mot de tout cela. Ou si peu. "En fait, je me sens plus comédienne que chanteuse. Bon, j’avais peut-être un petit brin de voix, mais je n’étais pas faite pour être chanteuse. J’ai d’ailleurs pris des cours de chant pour apprendre à placer ma voix". Bref, c’est le théâtre qui a toujours eu sa préférence. Hier comme aujourd’hui. Si on lui proposait un rôle, là maintenant, sûr, elle l’accepterait. En revanche, ne pas compter sur elle pour un tour de chant. Tant pis pour ceux qui l’espèrent, trouvant que la dame a encore un talent fou, une voix impeccable de justesse et de swing.
La vie à pleines dents.
Née le 22 avril 1910 à Fort de France, en Martinique, Jenny Alpha est la doyenne des comédiennes françaises. Elle vit à Paris depuis 1929, a joué Tchekhov (La Cerisaie), Courteline (Le Train de 8h47), Genet, Aimé Césaire, Marguerite Duras… travaillé avec Daniel Mesguich. "Lui, il m’a faite jouer Folie ordinaire d'une fille de Cham, une pièce de Julius Amédé Laou, un écrivain martiniquais que j’apprécie beaucoup". Son second mari, le poète Noël Villard, aujourd’hui décédé, émettait quelques doutes à propos de cette pièce, en apparence pas tout à fait adaptée à la dame. "Il y a des mots que tu ne vas pas pouvoir dire car ce sont des termes que tu n’as jamais prononcés, disait-il. Eh bien j’y suis arrivée sans problème. Il y avait le mot «pénis» par exemple. Je l’ai dit tout à fait facilement." Elle pouffe de rire, mi-gamine mi vieille dame indigne, puis ajoute d’un air faussement candide : "Peut-être parce que le texte encensait le pénis d’un homme noir avec des mots très caressants". Jenny Alpha aime la vie qui le lui rend bien.
Le 28 janvier, en fin d’après midi, dans un petit appartement du 15ème arrondissement, elle rêve de voyages, encore et encore, voit Barack Obama comme un messie, tempête contre l’injustice, loue Malavoi, Ralph Thamar, Alain Jean-Marie, qu’elle se promet d’aller écouter dans deux jours, avec Mario Canonge, à l’Olympia. Elle redit son amour de la biguine ("qui se danse comme si l’on boitait des deux pieds"), fait la grimace au sujet du zouk, parle de tout et jamais de rien, sirotant un petit rhum avec délectation.